• Le salarié qui se prenait pour un citoyen

    Le salarié qui se prenait pour un citoyen

    Ces éléments de défense ont été diffusés dans le blog syndical. Ils ne représentent qu'une infime partie des cinq mémoires que j'ai personnellement rédigés pour argumenter ma défense, face aux attaques répétées de l'employeur.

     

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    Ce blog a nui au développement économique de l’entreprise.

    - Non. Un an avant le lancement de mon blog, en 2009, l’entreprise accusait déjà une perte de plus de 4 millions d’€uros. Chaque année elle s’est creusée de 2 millions supplémentaires, c’est de notoriété publique. J’ai suffisamment de documents qui prouvent que son déficit récurrent était dû à des erreurs de la politique commerciale ; le réseau, aux abois, ne s’est restructuré que fin 2012, à l’issue d’une étude de marché, soit cinq ans après sa création ! Ce n’est pas pro de la part d’un grand groupe...

    - étant donné le caractère ciblé du blog et le peu de temps où il a été présent sur la toile, seuls les salariés de l’entreprise ont eu l’opportunité de le consulter. Et encore...

    Ce blog a porté atteinte à l’image de l’entreprise.

    - L’entreprise s’en est elle-même chargée. Elle offrait à voir dès le début un manque de compétence de la part de la direction, car le siège est composé de cadres issus de la banque et non de professionnels de l’immobilier. Si les moyens financiers de leur banque ont permis à la marque d’être renommée, par contre, son capital « sympathie » peine encore à exister, car la qualité du service n’est pas au rendez vous selon les attentes de la clientèle...

    - C’est sa déplorable politique managériale que j’ai caricaturée pour faire bouger les lignes ; en vain, puisque rien n’a changé, sinon en pis...

    Vous avez intentionnellement voulu nuire à l’entreprise qui vous nourrit.

    - Qui nourrit le mieux l’autre ? Si j’avais vraiment voulu nuire à l’entreprise, il me suffisait de la dénigrer auprès des clients, ou pire, de la saboter de l’intérieur (introduction de virus informatiques, transmission de données confidentielles à la concurrence, torpillage des bases de données, brouillage des dossiers de clientèle, etc.). Cela m’eût été facile au poste stratégique que j’occupe, car il touche directement à la rente de l’entreprise.

    - Bien au contraire, j’ai accompli mes tâches méthodiquement et avec zèle. Que ce soit à mon poste ou en tant que représentant du personnel, l’employeur ne peut pas nier que je me suis toujours appliqué et impliqué dans chaque mission qui m’était confiée.

    Il y a d’autres façons légales de mener un combat social.

    - Oui, et je les ai menées en parallèle, en tant que représentant du personnel. Mais la lutte syndicale a aussi montré ses limites et son impuissance lors des grèves de la rentrée 2010 contre la réforme des retraites.

    - Qu’il s’agisse de mon emploi, de mon mandat de délégué ou de mes écrits syndicaux ou satiriques, j’ai toujours fait attention de ne jamais commettre d’action illégale et l’ai clairement fait savoir dans mon blog.

    - Ce qu’on me reproche, c’est de m’être exprimé avec d’autres moyens que ceux que l’entreprise a l’habitude d’affronter. Ils sont pourtant tout aussi légaux mais font appel à un procédé (et un talent) que l’entreprise – elle – ne maîtrise pas. C’est ce qui l’a sans doute fait enrager...

    Vous vous êtes cachés derrière l’anonymat.

    - En effet, je voulais que le blog dure le plus longtemps possible car il représente des centaines d’heures de travail ; à visage découvert, la pression aurait été trop forte, surtout en tant que salarié ; si bien que je n’aurais pas pu m’inspirer sereinement de l’intérieur...
    En fait, c’est le contraire qui s’est passé : la réaction fut d’une violence que je considère disproportionnée par rapport à l’enjeu : une blague qui se transforme en farce tragi-comique...

    - D’autre part, l’anonymat me situe hors l’entreprise ; ce n’est pas un salarié qui parle mais un citoyen extérieur témoignant comme le ferait un journaliste, ainsi que je l’ai indiqué dans le blog lui-même !

    Vous faites néanmoins l’objet d’une plainte de votre entreprise pour diffamation.

    - Mon blog est un acte citoyen de résistance sociale par l’humour. L’entreprise, où le salarié passe la moitié de son temps, s’inscrit dans l’espace démocratique. Tout acteur public, qu’il soit politique, religieux, culturel, médiatique, social ou économique peut être caricaturé en France au nom de la liberté d’expression. De quel droit cette grande enseigne se prévaut-elle de vouloir y échapper ? N’est-ce pas discriminatoire ?

    - J’insiste sur un point crucial : je n’ai divulgué aucune information confidentielle (économique ou d’ordre privé), ni nom, ni photo de qui que ce soit. Il est important de le souligner. De grâce, ne me mettez pas dans le même sac que ceux ou celles qui épanchent leur haine (raciste, sexiste ou personnelle) sur le Web !

    - Caricaturer n’est pas diffamer. Nicolas Sarkozy a lui-même déclaré : « Je veux que dans la patrie des droits de l’homme, on puisse librement critiquer, caricaturer. » et aussi : « Je préfère un excès de caricature à pas de caricature du tout ».

    - Enfin, pourquoi me refuserait-on le droit de m’exprimer de la même façon que ceux dont le métier est la caricature ? Parce que je suis un citoyen lambda ?

    Vos propos sont personnellement insultants et injurieux.

    - Je le rappelle, la caricature n’est pas une injure. Je conçois qu’elle puisse déplaire à celui qui s’y reconnaît, mais tel est son enjeu : « La liberté d'expression vaut non seulement pour les « informations » ou « idées » accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent : ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l'esprit d'ouverture sans lesquels, il n'est pas de « société démocratique » (Cour européenne des droits de l'homme).

    - Comme je l’ai signifié dans mon blog, la caricature – en tant que droit démocratique – s’applique à tous, du haut jusqu’en bas de l’échelle, de la direction aux employés ; je me suis d’ailleurs moi-même croqué dans un strip du blog.

    - J’ai fait œuvre de fiction, en m’inspirant, comme tout auteur, de faits réels. Ce sont mes personnages qui s’expriment – pas moi. Et je les ai tous affublés d’un nom créé de toutes pièces ! Quant à leurs propos, ils sont loin d’être aussi « trash » que ceux de feu Hara Kiri, de Charlie Hebdo, de Fluide Glacial, de Groland.con, voire des Guignols de l’Info, pour ne citer que les plus connus – et reconnus...

    Pourtant, vous divulguez le nom d’un plaignant dans votre blog.

    - C’est le patronyme du compagnon de Batman, je n’y peux rien. C’est de notoriété publique. J’ai simplement saisi l’opportunité d’une coïncidence qui m’a séduit, celle des héros masqués. Si je l’avais appelé Martin, ça n’aurait pas fonctionné pour ce gag sur Batman, et tous les Martin de France & de Navarre m’auraient-ils pour autant attaqué ? Dans toutes les autres situations, mon personnage se nomme autrement.

    Ce monsieur vous accuse d’homophobie à son endroit.

    - Ce monsieur confond homophobie et dérision. Nulle part dans mon blog, je n’appelle à la haine sexiste ni n’insulte la communauté homo. Est-ce être homophobe que de se moquer des gays ? Est-ce être antisémite que de faire de l’humour juif ? Est-ce être anglophobe que de faire de l’humour tout court – une invention anglaise ? Faut-il interdire les blagues belges ?

    - Les scènes incriminées ont pour co-auteur un ami gay et avaient été auparavant diffusées sur le Web pour agrémenter un site d’information 100 % homosexuel : Bordeauxgay.com. J’ai simplement modifié les personnages originels.

    - Quand ce monsieur déclare à leur propos : « ... si en plus c’est un gay qui fait les dessins, alors là, c’est tomber bien bas ! », ne fait-il pas lui-même preuve d’homophobie en s’étonnant ouvertement que les gays soient (in)capables de pratiquer l’autodérision ? Un comble, non ?

    - La création d’un humour gay participe à la quête d’identité culturelle de la communauté homo, laquelle est axée sur le sexe. Le dessinateur de BD allemand Ralf König est un des pionniers de l’autodérision sexuelle gay. Je l’ai recommandé dans mon blog ainsi que d’autres sites gay.

    - Que dire alors de films comme « La cage aux folles », « Gazon maudit », « Pédale douce », etc. ? N’ont-ils pas pourtant permis aux homosexuels de sortir de l’ombre et de revendiquer haut et fort leur différence ? Ma démarche est identique.

    - Enfin, le plaignant lui-même reconnaît in fine le mal fondé de ses accusations d’homophobie, dans son commentaire dans un article de presse. C’est dire s’il est sûr de son propre jugement !

    Vous étalez la vie intime de ce monsieur de façon dégradante.

    - Je ne connais pas la vie privée de ce monsieur – ni n’ai envie de la connaître. Et je le répète : les gags où son personnage est mis en scène sont pure invention. Ce couple fictionnel en ménage m’inspire des situations comiques, c’est tout.

    - D’après ce qui m’a été rapporté, ce monsieur se serait montré lui-même dans des tenues très personnelles sur son compte Face Book...

    - Si ça ne plaît pas, ce n’est pas une raison pour me faire un procès car on touche là au domaine artistique, libre et subjectif par nature. Comme disait Desproges : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ».